02 janvier 2014

Stanley Lombrick. Liberation 2 janvier 2014

 

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Discussion autour d’un ver

Il est mou, il est froid, il est chauve, il est le symbole même de l’humilité. Pourtant, il bosse non-stop à notre salut et le moins que l’on puisse dire, c’est que nous ne lui avons pas facilité la tâche ces dernières décennies. C’est un compagnon familier, certains d’entre nous n’hésitent pas à l’emmener à la pêche, c’est dire ! D’autres considèrent d’un œil peu amène ses tortillons grassouillets qui collent aux semelles. Tous le méprisent un peu, il est vrai qu’il n’est pas très sexy et on ne peut pas dire qu’il soit un animal de compagnie très démonstratif sauf quand on le glisse dans le cou de sa copine en cours de maths.

Et pourtant mesdames, messieurs, le ver de terre, car c’est de lui dont on cause, va nous sauver la mise.

Saviez-vous qu’Aristote l’appelait «l’intestin de la terre» ? Saviez-vous que le grand Charles (Darwin) lui a consacré son ultime ouvrage ? Saviez-vous que tous les efforts de l’agriculture depuis les débuts du néolithique prétendent à faire son boulot ? Et que depuis ces temps reculés et malgré notre «génie» nous n’avons jamais pu l’égaler en efficacité ?

Peut-être aimerez-vous savoir aussi que cette bestiole est hermaphrodite, que sa sexualité est pour le moins éclectique et qu’elle n’hésite pas à se pisser dessus pour hydrater sa peau et garder sa fraîcheur scandinave. Et comme c’est un être conscient de ses responsabilités dans l’écosystème, il pousse l’amabilité jusqu’à servir de festin d’oméga 3 aux poules et consœurs qui, elles, ne le méprisent pas.

Et voilà que ce travail colossal, ces services inestimables quoique peu spectaculaires sont en baisse constante dans la majorité de nos sols agricoles très travaillés et en sol nu. Quelle est cette agriculture qui transforme des sols vivants en sols morts, substrats quasi neutres (mais empoisonnés) dans lesquels nous devons ajouter quantité d’intrants chaque année - pour la plus grande joie de M. Monsanto qui se frotte les mains en attendant que la planète devienne une immense serre de culture hydroponique cultivée sous licence. De fait, les 7 000 espèces de vers de terre qui remuent sans cesse nos sols, les aèrent et les fertilisent sont pour nous bien plus précieux que, par exemple, les énergies fossiles. On compte dans les sols vivants environ 3 tonnes de vers à l’hectare, c’est-à-dire 3 millions et demi d’individus dont chacun remue 270 fois son poids de terre par an.

Poussés par le devoir, nous avons rencontré Stanley Lombrick, un des rares vers survivants d’un champ de blé (non panifiable et gorgé de gluten) de la Beauce :«C’est un véritable génocide, nous avons perdu 97% de nos troupes ! Nous, on est là-dessous, on demande rien à personne, et vas-y qu’on creuse, dévore, chie en continu des tonnes de nectar bourré d’azote et de mucus microbiens hyperfertilisants, on bosse vingt-quatre heures sur vingt-quatre (400 mètres de galeries au mètre carré quand même !) et paf, chaque année, c’est pareil, il y a un abruti qui vient tout foutre en l’air à coup de charrue, puis qui nous retasse tout ça avec ses gros pneus. Sans parler des tonnes de saloperies chimiques que l’on prend sur la tête. C’est désespérant vous savez ! On va finir par vous laisser tomber, moi, j’vous l’dis !»

Allez les vers, ne nous abandonnez pas ! Votre salut est le nôtre. Je vous promets qu’on ne prétendra plus faire votre boulot maintenant que l’on sait que vous le faites bien mieux que nous (et à l’œil). On ne laissera plus raviner et s’épuiser des champs immenses dépourvus d’arbres et de vie.

On va laisser les sols vivre au maximum et vous encourager à en faire cette éponge moelleuse et nourricière dans laquelle s’épanouissent les racines de nos végétaux favoris. Ce qui pour vous est la norme, nous, on a appelé ça l’agroforesterie et la permaculture.

Et ça marche ! Il y a de plus en plus de gens dans le monde qui ont compris ce qu’était vraiment la fertilité des sols, des gens qui font pousser des moutons sur de l’herbe et des fruits au-dessus des moutons.

Et dans la foulée, soyons fous, peut-être que l’on va finir par réaliser que, quitte à ne pas être bien payés pour découper du cochon industriel, pour le même revenu, il vaudrait mieux s’occuper d’un coin de campagne et, au moins, produire sainement sa pitance en plein air et en protégeant la terre.

Et même allons-y carrément, on pourrait dire que dans ce cas on n’aurait pas besoin d’aller foutre le feu à des pneus pour sauver un outil de travail, en fait un revenu, complètement obsolète alors que les ressources vivrières et commerciales n’attendent que nous pour exploser. Nous importons les deux tiers des produits agricoles vertueux que nous consommons alors que nous pourrions être le jardin de l’Europe. Quel besoin avons-nous de faire parcourir des milliers de kilomètres à des carottes (à 110 km/h et à 4°C) alors que l’on pourrait en ramasser autant devant chez soi ?

Pourquoi élever (et manger) autant de mauvais cochons, alors que l’on pourrait en voir grossir, certes moins, mais de très bons sous les arbres et depuis sa fenêtre ? Alors pour que Stanley Lombrick ne soit plus solitaire, allez les bonnets rouges, misez sur les vers ! 

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